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日志


Dans la Vallée de l'Oubli

 

 

 

Dans la Vallée de l’Oubli

 

Il était déjà tard. Très tard.

 

La Vie avait depuis longtemps fait tinter ses douze coups.  

J’errai depuis un temps immémorial sur le sentier mélancolique de l’Oubli. A l’ombre d’un croissant de lune.

 

Quand soudain, je croisai un regard gris bleu comme de l’acier. Un regard venu d’outre tombe. Là, à l’ombre d’un arbre millénaire si gigantesque que le ciel, en sa totalité, y était engloutit ; se tenait assis sur un banc séculaire aux couleurs de l’automne, l’apparition la plus énigmatique qui soit.

Un vieillard…

Un vieillard qui semblait porter le poids du monde sur ses épaules.

Un vieillard qui me fixait.

J’eus le sentiment insensé d’être en retard à un rendez-vous.

 

Il détourna son regard vide (où était-ce moi ?), comme si ma vue lui brûlait les yeux. Et tout en courbant la tête sous le poids de sa somptueuse chevelure hivernale, qui sous le vent froid de la nuit masquait son visage, il ne dit mot. Malgré moi, je continuai mon observation.

 

Ses cheveux étaient d’une longueur incroyable.  

Avais-je une hallucination ?

Toujours est-il que leurs pointes se muaient en branches noueuses, puis disparaissaient dans les entrailles du monde. Chevelure tortueuse, du crâne à la terre.

Il semblait être là depuis la nuit des temps. Prisonnier de ses cheveux-racines, sans aucune liberté de mouvement. 

 

Je n’en croyais pas mes yeux, mais je n’étais pas au bout de mes surprises.

 

Sous l’épaisse chevelure, nos regards se croisèrent à nouveau… un sentiment de familiarité m‘envahi. D’où venait-il ? Je frissonnais mal à l’aise. L’atmosphère était lourde de violence contenue, pas une âme à qui me raccrocher.

Pourquoi suis-je ici ?

Je fus saisie d’une envie de fuir cet endroit sombre qui m‘anesthésiait lentement.

 

Mes jambes ! Qu’ont-elles ?

Mon corps ! Pourquoi rien ne suit ?

(Existe-t-il plus grande frayeur que de n’être plus aux commandes de soi ?)

 

Je me foutais de tout. Cela faisait si longtemps que la mort avait pris mon âme. La vie se passait en dehors de moi.

Oh ! Bien sûr, je n’étais pas à dix pieds sous terre. Je me tenais là, dans les limbes, à l’abri des vivants; un pied dans la tombe, l’autre dans le vide. J’attendais.

Mais quoi ? Quelque chose ou peut-être quelqu’un. Une main tendue…

Enfin bref !

 J’invitais la Dame du néant à me prendre dans ses bras, mais…

 

Dans le même temps, ma fascination pour cette énigmatique… créature (où ai-je déjà vu ce regard ?) était plus forte que tous mes états d’âme. Je brûlais d’envie d’en savoir plus. Un sentiment d’urgence me tenaillait. Ma vie semblait en dépendre (il faut croire que l’instinct de survie est le plus fort).

 

Je m’approchai du banc. J’osai m’y asseoir. Mais, avant que je ne puisse percevoir un seul de ses traits, il détourna de nouveau les yeux. De sorte que seule son étrange chevelure neigeuse s’offrit à mon observation.

 

Je me demandais qui il était… - Je suis ce que tu veux.

Je me demandais ce qu’il faisait ici et depuis combien de temps il s’y trouvait… - Il me répondit qu’il n’en savait rien.

Où étions-nous, il n’en savait… quand tout coup et à ma plus grande surprise (ou était-ce à ma plus grande frayeur) je me rendis compte que je n’avais pas ouvert la bouche.

Il lisait en mes pensées.

 

A nouveau l’envie de fuir, à nouveau rien ne suit.

 

Avec une lenteur savamment calculée, il tourna son visage vers moi. Ma stupeur fût à son comble (enfin, c’est ce que je croyais sur l’instant). Mes jambes, mon cœur, ma raison et tous mes repères s’écroulèrent. Plus rien n’existait autour et en moi.  Tout me criait d’éviter la confrontation.

Pour une raison qui m’était inaccessible à ce moment-là, je ne pouvais pas m’y soustraire.

 

Je restai.

 

Il était beaucoup moins vieux que je ne l’avais cru au premier abord. Il m’est très difficile de décrire ce que j’avais sous les yeux.

 

La silhouette que j’avais prise pour un vieillard au dos courbé par le poids du monde était en fait… un petit garçon. Son âge ? Une antédiluvienne jeunesse, comme le prouvait sa longue crinière grisonnante que la terre avalait. Le temps s’écoulait autour de lui, mais lui avait cessé sa croissance. Il avait vieilli sans grandir. Je sentais confusément un lointain drame obscur, un secret enseveli sous un épais corps tombal.

 

Mais revenons à son apparence...

 

Son regard oscillait entre la tristesse et une profonde et antique mélancolie d’où l’on revenait rarement indemne. La rouille à la bordure de ses yeux offrait un contraste effrayant avec sa peau laiteuse.

Ciel ! Mon cœur se tordait. Je souffrais de me nourrir de ce spectacle inouï. C’était comme si sa douleur vivait en moi. Je la ressentais dans chacun de mes battements de cœur. Dans chaque parcelle de mon corps. C‘était insoutenable.

 

Mais je vous l’ai dit, je n’étais pas au bout de mes surprises…

 

J’en viens au plus douloureux. Son nez était quasi inexistant et sa bouche… sa bouche s’était atrophiée. Ses lèvres s’étaient soudées par manque d’expression, remplacées par un rictus qui sciait mal à un visage enfantin. Ses bras et ses jambes, le long de son corps, étaient inertes. Tout aussi atrophiés.

 

En fait, il ne faisait plus qu’un avec le banc où il se trouvait. Sa vie se résumait au tombeau végétal où il se trouvait.

Et toujours sans mots dire je lui demandais :

 

- Qui êtes-vous ?

- Tu connais la réponse.

 

J’étais sidérée…

Toujours cette envie de fuir, ne pas voir, ne pas savoir…

 

- Qui vous maltraite de la sorte…

- Au fond de toi tu sais qui est mon cerbère.

- Je… je… que fais-je ici ? Laissez-moi partir !

- Je ne te retiens pas.

- Mes jambes ne…

- Elles t’appartiennent.

- Allez-vous en !

- Je ne peux pas… je suis prisonnier.

- Mais de qui ?

- Dis-le moi !

- Je vous en pris… qui êtes-vous ?

- Réfléchi… tout ceci n’est-il pas familier en ton cœur…

- …

- Dans les miroir, dans tes rêves, dans tes frayeurs, cette voix dans ton dos, cette présence démoniaque dans la nuit…

- Taisez-vous…

- Souviens-toi et  plonge tes yeux encore plus profonds…

- Mais vous êtes…

- Un garçon ?  Une façon comme une autre de te leurrer.

- Assez ! Comment est-ce possible…

- Je suis le sang de tes mots…L’épine… L’Ecorchée… Line… La Furie… autant de nom pour une seule et même personne… je suis l’encre, tu es la plume…

- Je ne peux vous croire… vous… vous…

- Je suis la mort de ta vie. Je suis né en plein jour aux yeux de tous. Tu m’as mis au monde. Mais le monde était trop occupé à se maquiller.

- NON !

- Je suis ton cadavre. Tu es mon cercueil. Ou vice-versa.

- Alors, tout ceci est ma création… mais… pourquoi suis-je ici ?

- En effet, ceci est le monde que tu portes. Le trou noir où s’évapore toute ton énergie. Et la seule chose que tu doives faire est de mettre fin à mon agonie.

- Je me sens si faible. Tout est montagne à gravir.

- Les plus belles sources sont au faîte des montagnes.

- Je ne sais plus comment faire… Je n’ai plus la force de retourner en pleine lumière.

- Tu l’as toujours eu.

- …

- Tu préfères rester là avec moi ?

- …

- Inerte, à regarder le temps s’en aller.

- Tout est si familier, si paisible…

- Si paisiblement mort, tu veux dire. Regarde-moi ou plutôt regarde-toi. Nous sommes cette MORT. Crois-tu vraiment qu’ici je ne souffre pas ?

- …

- Crois-tu que la solitude soit bonne compagne quand elle est imposée et non choisi ?

- …

- Tu aimes les ténèbres car elles t’ont permise de survivre. Pourtant le néant nous rattrape…

- L’innocence perdue l’est à jamais et ma vision du monde est si faussée. Comment re-vivre après tout ce qui s’est passé… je me sens si sale, si transparente… si… si… seule. Tout est si irrémédiablement laid…

- Non… non ! Tout n’est pas si laid. L’innocence n’est pas une chose que l’on possède, l’Innocence est un état d’esprit… ouvre ton cœur, libère ton âme et enfin tu verras. Car l’Innocence c’est regarder toute chose avec un œil neuf.

- Je ne vois qu’obscurité…

- Souviens toi de ce vieux dicton : « L’on ne peut éteindre l’obscurité, mais l’on peut allumer la lumière. »

- Je crois avoir toujours su ce que j’avais à faire ?

- Alors, n’hésite pas cette rencontre est ta dernière chance. Tu dois me lâcher la main !

- Mais...  J’ai si peur !

- La peur n’est autre que la mort de la Vie.  L’inconnu t’angoisse. Mais il rend vivant !

 

Nous avons parlé de longues heures et pour la première fois de ma vie je mis des mots sur le silence. Sur l’enfance figée qui pourrissait en moi.

Il me conta comment cet univers empirique avait pris possession de lui et combien il se haït pour tant de soumission. La Mort, qui mille fois le courtisa et tout autant de fois le repoussa… lui refusait ses grâces.

Cependant, elle accepta son âme, l’emporta au loin. Depuis, elle trônait dans la collection de la Dame Noire (comme il aimait à la nommer). Sur les étagères poussiéreuses de l’ennui. C’est ainsi que le sommeil l’asphyxia. Je le pris dans mes bras et nous pleurâmes tout ce que nous avions perdu. Nous faisions notre deuil d’une enfance, d’une âme, d’un cœur, d’un corps sacrifiée au profit du paraître.

 

Soudain, j’aperçus au bout d’une branche un objet, qui il me semble, n’était pas là un peu plus tôt… un ciseau qui étincelait.

Je le regardai sans un mot (il avait suivi mon regard).

 

Toujours sans mot dire :

- Souviens-toi ! Je suis ton anneau, tu es mon porteur.

- C’est si dur d’avancer…

- Oui, ça l’est.  Mais toi seule peux me quitter… tu as le choix vivre ou t’abîmer avec moi.

- Que faire et comment vivre sans toi ?

- Tu ne vis pas avec moi, tu meurs avec moi. Tu le sais.  Est-ce là ce que tu veux ?

- …

 

Je décrochai l’objet.

En revenant à ses yeux, je compris que lui aussi était terrifié.

Il les ferma…

 

D’un coup net… je tranchai sa longue chevelure hivernale.